Une mission royale

On se presse dans les couloirs de Versailles. Les valets s’affairent de tous côtés pour préparer la salle qui honorera la signature du lancement d’une des plus grandes explorations de ce siècle. Les lustres brillent des rayons du soleil qui les frappent au travers des carreaux tout juste lavés du bureau dans lequel les longues vestes de brocard et les robes de taffetas s’étaient invitées nombreuses au rendez-vous qui s’allait poindre. Un coup de bâton sur le parquet courba tous les corps de la cours désormais fléchis pour accueillir son roi, Louis XVI. Le roi s’assura que tout était prêt pour la dite signature. Les parchemins furent reparcourus, vérifiés, réenroulés et redéposés sur le tissu pourpre qu’on avait étalé sur la table centrale. On confirma au roi la bonne rédaction des papiers. « Qu’on appelle les capitaines de vaisseaux », lança-t-il, suivit aussitôt d’un écho long d’une douzaine de répétitions dans les salles caverneuses du château. 


Au loin, s’avancèrent alors les quatre hommes dont la destinée était inscrite dans la terre des terres inconnues. A chaque fois que l’un d’entre eux pénétrait la salle, on annonça haut et fort leur nom accompagné de leur titre. « Monsieur Louis-Antoine de Bougainville…Monsieur Jean-François de Galaup, conte de La Pérouse…Monsieur Yves Joseph de Kerguelen de Trémarec… Monsieur Antoine Raymond Joseph de Bruni d’Entrecasteaux ». La marche élégante aux souliers vernis de ces quatre explorateurs sonnait distinctement aux oreilles des perruques respectueuses et attentives.


 Le roi invita les hommes à s’asseoir sur les quatre fauteuils qui lui faisaient face, de l’autre coté du large bureau. Bougainville, La Pérouse, Kerguelen, Entrecasteaux s’assirent, le regard sérieux, les traits figés, l’âme consciente de ce qui s’allait faire dans l’instant prochain, de sa résonance dans l’histoire, de son écho au creux de l’humanité. 


 Le roi saisit quatre parchemins tous entourés d’un ruban bleu roi. Les navigateurs reçoivent chacun le leur. Ils l’ouvrent et parcourent de leurs yeux attentifs les lignes qui construisent petit à petit la mission pour laquelle ils ont été choisis.
Bougainville, La Pérouse et Entrecasteaux se partagerons l’exploration de la vaste étendue de l’océan pacifique. Bougainville et Entrecasteaux à l’ouest, La Pérouse au nord. Kerguelen voguera sur les flots de l’océan indien et louvoiera jusqu’aux îles inconnues des archipels indiens. Une consigne plus particulière fut attribuée à tous : trouver du minerai, éduquer avec amour les indigènes et évangéliser.


 Bougainville, La Pérouse, Entrecasteaux, Kerguelen, se lancèrent des regards emplis de sérénité et de sagesse. Chacun empoigna sa plume qui trempait dans le pot d’encre disposé devant eux. Et au bas de leur parchemin, ils signent en lettres larges et raffinés la totalité de leur nom.


 Dans la salle, une perruque quitta son cuir chevelu et partit rejoindre le plafond avec un cri de joie. Toutes les autres firent de même. On servit le vin et d’autres gourmandises préparées pour l’occasion par le cuisinier connu pour la crème chantilly qu’il fit goûter pour la première fois à Vaux-le-Vicomte, François Vatel. Que l’on festoya ce jour-là ! Quelle vie ! Quelle intensité ! Quelle ardeur dans les cœurs !


Le lendemain matin, tôt, les quatre navigateurs firent bagages et s’en allèrent au port de Nantes lancer la construction de leurs vaisseaux respectifs sur lesquels ils tenteront d’enjamber les océans mugissants.